
La première rencontre que fait l’immigrant dans son nouveau pays, c’est avec le paysage. Ce ciel, ces sons, ces arbres et ces maisons : le décor de sa nouvelle existence se présente ainsi à ses yeux. Voilà la route qui le mènera au travail, l’escalier qui montera chez lui. Voici le soleil futur des dessins de son enfant.
Par la force des choses, le nouvel arrivant est un romantique: le paysage qui l’accueille se charge aussitôt de toutes ses pensées, craintes et espoirs. Il a longtemps rêvé de cette lumière. Il s’est cent fois imaginé au milieu de ces éléments. Aujourd’hui il s’avance dans la rue comme une ombre dans un film muet. Merveille de voir sa silhouette s’étirer sur une autre terre.
L’idylle entre le pays et l’arrivant ne durera bien sûr qu’un printemps. Les saisons qui suivent le renverront, en pensée, dans son paysage natal, là où le ciel porte la couleur de ses yeux. Ici sa fenêtre donne sur un mur aveugle.
Le mot paysage apparaît dans la langue française en 1549. Au même moment, les colons de Cartier – grignotés par le froid, la faim et le scorbut – achèvent de se dissoudre sur les berges du Nouveau Monde. La caravelle alourdie par les morceaux les plus brillants et les moins valables de ce décor, Cartier retourne en France montrer ce qu’il a vu. Les cartes postales ont aujourd’hui remplacé le quartz; elles font briller les mêmes illusions.
L’immigrant se sera fait à la nature et à ses désillusions. Il aura peut-être constaté que les humains sont changeants, que ses voisins, ses collègues, la caissière, le ministre de la forêt, les journalistes et les enseignants n’ont jamais le même visage, mais que ce nouveau paysage lui reste fidèle. Son enfant s’accroche aux branches d’un arbre qu’il a vu grandir.
Un Suisse sensiblement voyageur écrit un jour qu’«un paysage est un état d’âme». Un Portugais qui avait peur des orages jugera plus tard que « cette phrase est la piètre trouvaille d’un médiocre rêveur ». Selon lui, la formule doit être inversée : un état d’âme est un paysage.
Toute réflexion faite, l’horizon est autre pour l’immigrant: son âme et lui ont fait un long voyage. Le rêveur est passé de l’autre côté des nuages.