Mon éducation religieuse se résume à la parabole du gros Boileau, un voisin d’enfance qui, importuné par la lumière divine – la croix de néon du clocher de l’église rayonnait dans sa chambre et l’empêchait de dormir – avait une nuit grimpé au sommet de la flèche et réorienté la croix pour qu’elle éveille d’autres esprits que le sien. J’ai toujours été favorablement impressionné par cette histoire.
Païen de naissance, pionnier des cours de morale, poster boy de l’éducation laïque, j’aurais naturellement dû me réjouir de voir Levi Riven, hassidique dissident, quitter la vie religieuse pour entrer dans la vie séculaire qui est la mienne, la nôtre. Un homme en noir ferme le Talmud, laisse tomber le schtreimel et plonge tête première dans notre société libre, dans notre siècle lumineux…Mais (bon Dieu), qui a vraiment envie de ce siècle ? de cette modernité abrutissante? de la télévision ? de la mode ? Quels enseignements sont à trouver dans notre carnaval de vanités?
Vision éminemment réductrice, bien sûr, la mauvaise foi est la seule dont j’ai héritée. Mais la question se pose quand même: pourquoi approuvons-nous spontanément la décision de Levi ? Un puissant a priori fonde le rapport malaisé que nous entretenons avec la communauté hassidique, qui se formule en six mots: nous avons raison, ils ont tort. Le jugement est réciproque et la conversation entre les deux clans s’en tient à une question sans appel : comment peuvent-ils vivre comme ça ?
Du côté de la majorité laïque s’ajoute cependant une blessure d’amour-propre. La réclusion de la communauté hassidique est, à tort et à raison, perçue comme un rejet. Rejet des valeurs, du mode de vie, du système scolaire de la société québécoise. Et, subtil mais ultime affront, rejet de sa langue officielle et affective. Nous qui avons tant besoin d’être aimés et estimés, voici parmi nous un groupe qui n’adhère ni à notre esprit, ni à notre cœur, ni à nos lèvres. Snif (gros bobo socio-sentimental).
Mais revenons à Levi, que j’admire, non pas parce qu’il s’est affranchi d’une faction dogmatique, mais bien parce qu’il a eu le courage et l’honnêteté de donner une seconde chance à sa foi, alors même qu’il venait de franchir l’âge de raison. C’est en pleine conscience que Levi a délaissé Dieu et les siens pour embrasser le doute. La nature humaine, qu’il a dorénavant choisi d’étudier, l’occupera au moins autant que le mystère du Très-Haut.
Plusieurs questions restent toutefois sans réponses et appelleraient un second portrait de Levi. Sa famille, ses frères et sœurs, sa communauté, comment ont-ils réagi à sa défection? Et lui qui a fait du doute la vertu cardinale de sa seconde existence, a-t-il parfois des doutes sur la décision qu’il a prise? Lui arrive-t-il d’être nostalgique de la Vérité?
Comme Levi a choisi de se libérer du bashert (destin déterminé par l’Être suprême) de ses origines, il ne nous reste plus qu’à lui souhaiter bonne chance…