Hiver 1976. Rafael, 4 ans, catapulté de Santiago à Pointe-St-Charles, debout à la fenêtre de sa nouvelle maison. Dans la rue devant lui, une souffleuse engloutit la neige qui tombe et la relance au ciel. C’est le monde à l’envers et la première image qu’imprime Rafael de l’Amérique du Nord.
Les saisons passent, il devient peintre.
J’aime imaginer que Rafael a tiré de ce souvenir initial la technique de peinture qu’ANTIPODES nous fait voir. Dans son atelier de bord de nuage, il esquisse la silhouette de la ville et les traits de ses personnages (au rez-de-chaussée, des travailleurs de tous pigments font leur entrée). Son pinceau enlumine les visages pâles. Puis il met son cache-nez, enfile ses mitaines, et couche le canevas pour y faire tomber une neige diluée (sous lui s’ouvre la CHAMBRE DES GICLEURS). Enfin Rafael tourne la toile sens dessus dessous : l’avant-plan et ses figures inversés s’étirent alors vers le ciel et les aplats d’en haut. Les couleurs montent en l’air, l’endroit se mêle à l’envers.
Et ainsi du parcours antipode de Rafael qui, du sud au nord, reste « étranger partout ». Qui côtoie la neige, mais peint de l’eau. Le tableau qu’il réalise dans ANTIPODES montre un groupe de rescapés qui s’avance dans un Montréal submergé, rue Berri, les immeubles autour faisant figure d’immenses épaves. Comme si un grand coup de chaleur avait fait fondre en une heure tous les hivers de la ville… Comme si avait plié la mappemonde en deux, le long de l’Équateur : ainsi renversée, Montréal se retrouve sous les tropiques, face à Santiago.
Hiver 2008. Rafael remet la toile à l’endroit, passe du ciel au sol, sort du cadre.