Réussir à se transplanter, c’est là le défi de celui-qui-vient-d’ailleurs : s’arracher de sa terre d’origine, exposer ses racines, changer de soleil, faire son trou et planter ses pieds, sur une terre inconnue, sans savoir ce qui se trame en dessous.
Comment grandir maintenant, seul dans sa tige, séparé de ses racines ?
*
Les racines croient en sens inverse de la tige, comme le passé s’étire à l’envers de l’avenir. Tandis qu’on s’éloigne de son enfance à force de grandir, avec sa tête qui monte au ciel pour que nos yeux portent plus loin, nos racines se ramifient, s’entortillent, s’enfoncent dans le subconscient.
Les yeux de l’immigrant on vu la vie promise au-delà des frontières. Son héritage alors se lègue à rebours : ce sont ses enfants, cachés dans le futur, qui lui donnent l’idée d’aller là-bas s’établir. Il se tire de sa terre et s’en va, des racines plein les bras.
Celui-qui-vient-d’ailleurs n’arrive pas de l’étranger : il arrive de ses racines, synapses de ses sensations, blessures, leçons, amours, légendes secrètes passées du fantôme du père au cœur du fils. En immigrant, il crée lui-même une nouvelle légende. Une ramification inédite se fraye une destinée dans le souterrain.
*
L’humain est un arbre (avec un oiseau dedans). Sauf les feuilles, fruits du temps qui passe, peu de choses distinguent nos origines de ce que nous sommes devenus. Faites l’expérience : effeuillez un arbre, sortez-le de terre, tournez-le plusieurs fois sur lui-même, puis tenez-le à l’horizontale : où sont les racines ? les branches ? Vous avez devant vous un neurone géant et voilà tout.
Saint-Exupéry, qui d’une même hélice a sillonné le ciel et labouré le désert, cherchait par les racines à s’expliquer humanité : « Où loge la vérité de l’homme ? La vérité, ce n’est point ce qui se démontre. Si dans ce terrain, et non dans un autre, les orangers développent de solides racines et se chargent de fruits, ce terrain-là c’est la vérité des orangers. »
L’immigrant voit ses racines pousser sur deux continents à la fois. S’il est chanceux, s’il est bien tombé, il a ici aussi trouvé sa vérité.