Essays > Mer de Nostalgie

Written by: Simon

22 octobre 2009|

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On the beach the sadness of gramophones

deepens the ocean’s folding and falling.

It is yesterday. It is still yesterday.

Mark Strand, “Nostalgia”

Le voyage de l’immigrant est une traversée de sentiments: espoir, crainte, choc, désillusion, émerveillement et frustration émergent et disparaissent, émergent encore dans la mer de Nostalgie…

Envoûtés par l’acception moderne du mot, toute tournée vers le temps perdu, nous avons oublié que nostalgie, à l’origine, désignait strictement le mal du pays, l’espace délaissé. La nostalgie n’était pas cette lente musique mélancolique qui nous hante quand on soupire après le temps éteint; c’était une maladie grave et spécifiquement helvétique, connue comme le « mal du Suisse ». Le terme avait été forgé en 1688 par un médecin alsacien, Johannes Faber, qui avait diagnostiqué chez les mercenaires suisses un étrange malaise : bataillant dans la rase campagne européenne, les Helvètes, pendus à leurs piques, souffraient de l’irrépressible désir de revoir leur pays alpin. Le mal était si aigu qu’il leur était interdit de chanter leRanz des Vaches, la mélodie des bergers en montagne, devenu chant de la désertion.

Pour nommer le phénomène, Faber s’était inspiré du nostos d’Ulysse, le retour à la maison le plus tortueux de l’histoire occidentale. Mais la nostalgie d’Ulysse n’est qu’une anticipation étirée; le héros finit par retrouver sa patrie, où il ne lui reste plus qu’à être heureux d’avoir fait un beau voyage. La nostalgie de l’immigrant est autrement douloureuse : il a quitté son royaume pour ne plus y revenir. Et alors qu’Ulysse à Ithaque est reconnu par son chien et attendu par sa tisseuse de femme, il n’y a souvent rien ni personne qui attendent l’immigrant, débarqué ici inconnu et inespéré. Le mal du pays pour lui, c’est l’écho lointain de son nom dit jadis par ceux qui, chaque jour, l’attendaient au retour.

***

La bande sonore de la nostalgie, ce long-métrage en bleu et blanc, est un incessant ressac de soupirs. Que se passe-t-il dans le corps du mélancolique pour qu’il expire ainsi, quelle turbulence intime le fait devenir tunnel de vent ? Un vide s’est fait au creux du ventre, la cage s’est resserrée sur le cœur, l’émotion s’exprime en un long souffle seul. J’ausculte les poumons de l’immigrant nostalgique et je le vois soupirer:

pour tirer de son corps les souvenirs heureux, réfugiés dans le ventre, et les faire flotter devant lui comme un mobile d’enfance;

pour tenter de faire coïncider l’espace de ses poumons, soufflés comme du verre par le vent chaud de là-bas, à l’air inconnu d’ici ;

pour tirer une ligne de souffle entre lui et le nouveau monde, afin qu’un jour ce monde réponde à ses aspirations…

La nostalgie s’égrène ainsi, à petits souffles dans l’ouverture du temps. Et un jour les soupirs s’épuisent, le coeur s’arrime, la traversée prend fin. Le corps a fait la paix avec la nostalgie, la mélancolie repose en soi comme un souvenir. Nous sommes aujourd’hui.

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