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[ Simon ]

Simon St-Onge est né à Buckingham, P.Q., ville de draveurs. Il a longtemps rêvé de se construire un radeau. Il écrit parfois avec un petit billot.

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Écrit par: Simon

18 mai 2010|

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Vie et mort de l’espèce humaine : l’ovule, la lumière et les cigognes migrent, créent la vie; les continents, les caillots et les barbares migrent aussi, créent la mort. Entre ces limbes, des quarante coins de l’univers, les humains et les âmes se déplacent et se remplacent.

Quand les corps meurent, les âmes déménagent. L’athée sédentaire, éternel devant l’Éternel, est aveugle à ce cortège aérien ; l’immigrant, compagnon de la fatalité, en fait partie intégrante. Souvent il est mort chez lui : de misère, de persécution, de guerre, de cataclysme. Sa famille, ses amis, son amour, ils sont morts avant lui. Leurs âmes voyagent désormais dans de nouveaux corps, sous d’autres cieux. Il est seul dans l’abri de ses pensées.

Une poursuite sans retour s’impose alors: l’immigrant ira où ses âmes s’en sont allés.

Il s’exile dans l’espoir de retrouver son âme enfuie et l’esprit des siens. Il part pour reconnaître là-bas, dans un visage inconnu, un air familier, le fantôme d’un sourire. Mais quelles formes auront prises ceux qu’il aimait, quel destin auront-ils épousés ? Migrer à l’instinct. Il voit les moutons passer des champs à la montagne, de l’herbe au ciel; l’anguille filer du fleuve à la mer; l’humus entrer toujours plus en terre. Lui, où doit-il se trouver ?

Il signe cent formulaires, multiplie son identité, se perd en conjectures : on lui demande de justifier son existence, de prédire la vie de son double dans un pays inconnu. La foi seule lui permet de répondre aux questions métaphysiques des agents de bureau.

Fatigué, il rêve qu’il nage dans l’océan, la nuit, nu, et sur ce noir miroir au bout de ses yeux scintille une constellation de navires, flotte dont les feux s’étirent jusqu’à ses bras battants, son cœur battant, et dans l’effort vers la lumière son oeil plonge au fond de la mer, qu’il voit alors clair comme le jour, vide comme le ciel, traversé de nuages et d’oiseaux qui tirent, comme une banderole à leur bec, une corde à linge chargée de vêtements : les manches vides, qui ondulent, semblent le saluer.

Cette image revient à l’esprit de l’immigrant quelques années plus tard, alors qu’il marche seul, dans une ruelle de sa nouvelle ville. Des ribambelles de vêtements flottent au-dessus de sa tête. Costumes sans corps, âmes envolées. Il n’a pas retrouvé ici la dernière incarnation des siens. Il se demande parfois ce que lui-même est devenu.

Le vent balaie la ruelle, une chemise tombe du ciel. Un chat emprunte les pas de l’immigrant.

Écrit par: Simon

22 octobre 2009|

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On the beach the sadness of gramophones

deepens the ocean’s folding and falling.

It is yesterday. It is still yesterday.

Mark Strand, “Nostalgia”

Le voyage de l’immigrant est une traversée de sentiments: espoir, crainte, choc, désillusion, émerveillement et frustration émergent et disparaissent, émergent encore dans la mer de Nostalgie…

Envoûtés par l’acception moderne du mot, toute tournée vers le temps perdu, nous avons oublié que nostalgie, à l’origine, désignait strictement le mal du pays, l’espace délaissé. La nostalgie n’était pas cette lente musique mélancolique qui nous hante quand on soupire après le temps éteint; c’était une maladie grave et spécifiquement helvétique, connue comme le « mal du Suisse ». Le terme avait été forgé en 1688 par un médecin alsacien, Johannes Faber, qui avait diagnostiqué chez les mercenaires suisses un étrange malaise : bataillant dans la rase campagne européenne, les Helvètes, pendus à leurs piques, souffraient de l’irrépressible désir de revoir leur pays alpin. Le mal était si aigu qu’il leur était interdit de chanter leRanz des Vaches, la mélodie des bergers en montagne, devenu chant de la désertion.

Pour nommer le phénomène, Faber s’était inspiré du nostos d’Ulysse, le retour à la maison le plus tortueux de l’histoire occidentale. Mais la nostalgie d’Ulysse n’est qu’une anticipation étirée; le héros finit par retrouver sa patrie, où il ne lui reste plus qu’à être heureux d’avoir fait un beau voyage. La nostalgie de l’immigrant est autrement douloureuse : il a quitté son royaume pour ne plus y revenir. Et alors qu’Ulysse à Ithaque est reconnu par son chien et attendu par sa tisseuse de femme, il n’y a souvent rien ni personne qui attendent l’immigrant, débarqué ici inconnu et inespéré. Le mal du pays pour lui, c’est l’écho lointain de son nom dit jadis par ceux qui, chaque jour, l’attendaient au retour.

***

La bande sonore de la nostalgie, ce long-métrage en bleu et blanc, est un incessant ressac de soupirs. Que se passe-t-il dans le corps du mélancolique pour qu’il expire ainsi, quelle turbulence intime le fait devenir tunnel de vent ? Un vide s’est fait au creux du ventre, la cage s’est resserrée sur le cœur, l’émotion s’exprime en un long souffle seul. J’ausculte les poumons de l’immigrant nostalgique et je le vois soupirer:

pour tirer de son corps les souvenirs heureux, réfugiés dans le ventre, et les faire flotter devant lui comme un mobile d’enfance;

pour tenter de faire coïncider l’espace de ses poumons, soufflés comme du verre par le vent chaud de là-bas, à l’air inconnu d’ici ;

pour tirer une ligne de souffle entre lui et le nouveau monde, afin qu’un jour ce monde réponde à ses aspirations…

La nostalgie s’égrène ainsi, à petits souffles dans l’ouverture du temps. Et un jour les soupirs s’épuisent, le coeur s’arrime, la traversée prend fin. Le corps a fait la paix avec la nostalgie, la mélancolie repose en soi comme un souvenir. Nous sommes aujourd’hui.

Écrit par: Simon

17 août 2009|

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robinRéussir à se transplanter, c’est là le défi de celui-qui-vient-d’ailleurs : s’arracher de sa terre d’origine, exposer ses racines, changer de soleil, faire son trou et planter ses pieds, sur une terre inconnue, sans savoir ce qui se trame en dessous.

Comment grandir maintenant, seul dans sa tige, séparé de ses racines ?

*

Les racines croient en sens inverse de la tige, comme le passé s’étire à l’envers de l’avenir. Tandis qu’on s’éloigne de son enfance à force de grandir, avec sa tête qui monte au ciel pour que nos yeux portent plus loin, nos racines se ramifient, s’entortillent, s’enfoncent dans le subconscient.

Les yeux de l’immigrant on vu la vie promise au-delà des frontières. Son héritage alors se lègue à rebours : ce sont ses enfants, cachés dans le futur, qui lui donnent l’idée d’aller là-bas s’établir. Il se tire de sa terre et s’en va, des racines plein les bras.

Celui-qui-vient-d’ailleurs n’arrive pas de l’étranger : il arrive de ses racines, synapses de ses sensations, blessures, leçons, amours, légendes secrètes passées du fantôme du père au cœur du fils. En immigrant, il crée lui-même une nouvelle légende. Une ramification inédite se fraye une destinée dans le souterrain.

*

L’humain est un arbre (avec un oiseau dedans). Sauf les feuilles, fruits du temps qui passe, peu de choses distinguent nos origines de ce que nous sommes devenus. Faites l’expérience : effeuillez un arbre, sortez-le de terre, tournez-le plusieurs fois sur lui-même, puis tenez-le à l’horizontale : où sont les racines ? les branches ? Vous avez devant vous un neurone géant et voilà tout.

Saint-Exupéry, qui d’une même hélice a sillonné le ciel et labouré le désert, cherchait par les racines à s’expliquer humanité : « Où loge la vérité de l’homme ? La vérité, ce n’est point ce qui se démontre. Si dans ce terrain, et non dans un autre, les orangers développent de solides racines et se chargent de fruits, ce terrain-là c’est la vérité des orangers. »

L’immigrant voit ses racines pousser sur deux continents à la fois. S’il est chanceux, s’il est bien tombé, il a ici aussi trouvé sa vérité.

Écrit par: Simon

01 mai 2009|

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Hiver 1976. Rafael, 4 ans, catapulté de Santiago à Pointe-St-Charles, debout à la fenêtre de sa nouvelle maison. Dans la rue devant lui, une souffleuse engloutit la neige qui tombe et la relance au ciel. C’est le monde à l’envers et la première image qu’imprime Rafael de l’Amérique du Nord.

Les saisons passent, il devient peintre.

J’aime imaginer que Rafael a tiré de ce souvenir initial la technique de peinture qu’ANTIPODES nous fait voir. Dans son atelier de bord de nuage, il esquisse la silhouette de la ville et les traits de ses personnages (au rez-de-chaussée, des travailleurs de tous pigments font leur entrée). Son pinceau enlumine les visages pâles. Puis il met son cache-nez, enfile ses mitaines, et couche le canevas pour y faire tomber une neige diluée (sous lui s’ouvre la CHAMBRE DES GICLEURS). Enfin Rafael tourne la toile sens dessus dessous : l’avant-plan et ses figures inversés s’étirent alors vers le ciel et les aplats d’en haut. Les couleurs montent en l’air, l’endroit se mêle à l’envers.

Et ainsi du parcours antipode de Rafael qui, du sud au nord, reste « étranger partout ». Qui côtoie la neige, mais peint de l’eau. Le tableau qu’il réalise dans ANTIPODES montre un groupe de rescapés qui s’avance dans un Montréal submergé, rue Berri, les immeubles autour faisant figure d’immenses épaves. Comme si un grand coup de chaleur avait fait fondre en une heure tous les hivers de la ville… Comme si avait plié la mappemonde en deux, le long de l’Équateur : ainsi renversée, Montréal se retrouve sous les tropiques, face à Santiago.

Hiver 2008. Rafael remet la toile à l’endroit, passe du ciel au sol, sort du cadre.

Écrit par: Simon

30 avril 2009|

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Mon éducation religieuse se résume à la parabole du gros Boileau, un voisin d’enfance qui, importuné par la lumière divine – la croix de néon du clocher de l’église rayonnait dans sa chambre et l’empêchait de dormir – avait une nuit grimpé au sommet de la flèche et réorienté la croix pour qu’elle éveille d’autres esprits que le sien. J’ai toujours été favorablement impressionné par cette histoire.

Païen de naissance, pionnier des cours de morale, poster boy de l’éducation laïque, j’aurais naturellement dû me réjouir de voir Levi Riven, hassidique dissident, quitter la vie religieuse pour entrer dans la vie séculaire qui est la mienne, la nôtre. Un homme en noir ferme le Talmud, laisse tomber le schtreimel et plonge tête première dans notre société libre, dans notre siècle lumineux…Mais (bon Dieu), qui a vraiment envie de ce siècle ? de cette modernité abrutissante? de la télévision ? de la mode ? Quels enseignements sont à trouver dans notre carnaval de vanités?

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Écrit par: Simon

23 mars 2009|

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La première rencontre que fait l’immigrant dans son nouveau pays, c’est avec le paysage. Ce ciel, ces sons, ces arbres et ces maisons : le décor de sa nouvelle existence se présente ainsi à ses yeux. Voilà la route qui le mènera au travail, l’escalier qui montera chez lui. Voici le soleil futur des dessins de son enfant.

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