Vie et mort de l’espèce humaine : l’ovule, la lumière et les cigognes migrent, créent la vie; les continents, les caillots et les barbares migrent aussi, créent la mort. Entre ces limbes, des quarante coins de l’univers, les humains et les âmes se déplacent et se remplacent.
Quand les corps meurent, les âmes déménagent. L’athée sédentaire, éternel devant l’Éternel, est aveugle à ce cortège aérien ; l’immigrant, compagnon de la fatalité, en fait partie intégrante. Souvent il est mort chez lui : de misère, de persécution, de guerre, de cataclysme. Sa famille, ses amis, son amour, ils sont morts avant lui. Leurs âmes voyagent désormais dans de nouveaux corps, sous d’autres cieux. Il est seul dans l’abri de ses pensées.
Une poursuite sans retour s’impose alors: l’immigrant ira où ses âmes s’en sont allés.
Il s’exile dans l’espoir de retrouver son âme enfuie et l’esprit des siens. Il part pour reconnaître là-bas, dans un visage inconnu, un air familier, le fantôme d’un sourire. Mais quelles formes auront prises ceux qu’il aimait, quel destin auront-ils épousés ? Migrer à l’instinct. Il voit les moutons passer des champs à la montagne, de l’herbe au ciel; l’anguille filer du fleuve à la mer; l’humus entrer toujours plus en terre. Lui, où doit-il se trouver ?
Il signe cent formulaires, multiplie son identité, se perd en conjectures : on lui demande de justifier son existence, de prédire la vie de son double dans un pays inconnu. La foi seule lui permet de répondre aux questions métaphysiques des agents de bureau.
Fatigué, il rêve qu’il nage dans l’océan, la nuit, nu, et sur ce noir miroir au bout de ses yeux scintille une constellation de navires, flotte dont les feux s’étirent jusqu’à ses bras battants, son cœur battant, et dans l’effort vers la lumière son oeil plonge au fond de la mer, qu’il voit alors clair comme le jour, vide comme le ciel, traversé de nuages et d’oiseaux qui tirent, comme une banderole à leur bec, une corde à linge chargée de vêtements : les manches vides, qui ondulent, semblent le saluer.
Cette image revient à l’esprit de l’immigrant quelques années plus tard, alors qu’il marche seul, dans une ruelle de sa nouvelle ville. Des ribambelles de vêtements flottent au-dessus de sa tête. Costumes sans corps, âmes envolées. Il n’a pas retrouvé ici la dernière incarnation des siens. Il se demande parfois ce que lui-même est devenu.
Le vent balaie la ruelle, une chemise tombe du ciel. Un chat emprunte les pas de l’immigrant.

